La poype de Villars-les-Dombes

p.19 du rapport de fouilles de M. Collet

Les mottes castrales ont déjà été évoquées dans un autre article, et elles le seront à nouveau (voir à ce lien http://www.audamaric.fr/437643440). Cependant, j’ai souvent eu l’occasion de constater que ce sujet est méconnu. Et pour cause : les constructions qui se trouvaient sur une motte étaient, dans la majeure partie des cas, en bois. Il n’en reste, donc, plus rien de visible. Il faut bien reconnaître qu’une motte de terre, si l’on n’est pas initié, ressemble à une colline naturelle et n’est pas très parlante.

 

Phénomène plus étonnant, j’ai souvent eu l’occasion de constater que le mot « poype » n’est pas très connu dans l’Ain. C’est pourtant le nom qu’elles portent dans ce département.

 

J’ai donc choisi comme sujet, cette fois, la plus connue d’entre elles en Rhône-Alpes. Mais revenons d’abord sur le contexte historique et replongeons-nous dans l’histoire du haut-moyen-âge.

 

 

En 843, le traité de Verdun est signé entre les petits-fils de Charlemagne et ils se partagent l’empire. Charles II le chauve hérite d’une partie de la France actuelle. Durant son règne, il doit faire face à de grosses difficultés : les guerres civiles contre ses demi-frères, les raids vikings qui sont de plus en plus nombreux et les puissants du royaume qui contestent son autorité. Il rêve malgré tout de réunifier l’empire de Charlemagne. En 875, Louis II le jeune, roi d’Italie et empereur depuis 850 (dont il ne possède que le titre) meurt. Charles le chauve se fait sacrer empereur par le pape Jean VIII. Il ne va guère en profiter, mais suffisamment pour signer un capitulaire (document juridique de l’époque carolingienne) qui sera déterminant pour la suite de l’histoire : le capitulaire de Quierzy-sur-Oise (https://www.herodote.net/16_juin_877-evenement-8770616.php) Il veut s’assurer du soutien des puissants en leur donnant ce qu’ils réclament, mais sous son contrôle... Pouvoir transmettre l’hérédité de leur charge. Jusqu’alors, ils pouvaient bénéficier de leur terre jusqu’à leur mort. Mais Charles meurt à la fin de la même année et le capitulaire continue à s’appliquer. La féodalité, qui était en gestation dès le VIIIe siècle, peut naître. Les puissants, peu à peu, s’affranchissent du pouvoir carolingien, qui va aller en s’affaiblissant.

Le phénomène se généralise et dans le courant du Xe siècle, toute une petite aristocratie rurale apparaît. La période est au désordre, le besoin de se fortifier chez soi se fait sentir. Et il est parfois nécessaire de faire élever une butte de terre pour se retrouver dans une meilleure position défensive, face à un adversaire potentiel. Toutes ces « mottes castrales » sont construites à peu près sur le même modèle : au sommet, une tour de bois est érigée. Elle est entourée de palissade et un fossé défensif est creusé au pied. Quelques maisons, appelées « basse cour » sont placées, puis entourées d’un second fossé défensif : nous avons là l'ancêtre des chateaux forts. Elles mesurent de 30 à 95 mètres de diamètre à la base et les seules représentations figuratives dont nous disposons se trouvent sur la tapisserie de Bayeux (https://www.bayeux.fr/fr/decouvrir-bayeux/tapisserie-de-bayeux). On trouve ces mottes dans toute l’Europe médiévale occidentale : de l’Angleterre à l’Aragon, du Danemark à l’Autriche, en passant par la France et la région Rhône-Alpes, où 12 % d’entre elles sont antérieures à l’an Mil.

Dans le département de l’Ain, elles sont nombreuses, notamment en Bresse et en Dombes. Une carte de la DRAC en dénombre environ 200 et elles portent un nom particulier. Les documents de l’époque utilisent les termes latins « pupia » ou « poipia ». Ces mots ont dérivé vers des noms très fréquents dans la microtoponymie du département : « poipe », « poype », « poëpe » ou encore, plus simplement, « pape » (Rillieux-la-pape).

 

Les mottes qui recouvrent des structures préalablement existantes sont très rares, il n’en existe même pas une dizaine (connues). C’est le cas de celle de Villars-les-Dombes et c’est la raison pour laquelle elle a été classée monument historique en 1905. Que s’est-il passé à cet endroit ?

Au Xe siècle, se trouvait à Villars un édifice en pierre, très rare pour l'époque : probablement le premier château fort de la Dombes. Il s’agissait d’une tour, bâtie à même le sol. Ses dimensions sont de 2,60x2,80m à l’intérieur, 7m de hauteur avec des murs de 2m d’épaisseur. Fin XIe/début XIIe (?), ce bâtiment est arasé à hauteur du premier étage. Une église romane est posée dessus et le rez-de-chaussée de la tour en devient la crypte. Le tout est emmotté et entaluté une première fois, pour pouvoir accéder à la porte de l’église de plain-pied. Cette porte est voûtée avec un arc en plein cintre et un tympan. Les dimensions du nouveau bâtiment sont 12mx9m, le corps est prolongé par une abside carrée de 5m de côté, munie d’une petite fenêtre à ogive. Dans le talus, non loin de la porte, une nécropole de cette époque a été retrouvée, composée de quelques tombes modestes. Dans un troisième temps, l’ensemble est de nouveau recouvert de terre (XIIe/XIIIe?) pour y poser dessus une tour en brique, circulaire, de 15m de diamètre.

Aucun texte, entre 1188 et 1375, ne mentionne le mot « poype » pour Villars. Pourtant, il existe un document qui contient les deux termes : en 1334, Humbert, sire de Villars, rend hommage au comte de Savoie pour « son château de Villars, (…) sa poype du Montellier et celle de Monthieux. » Ce qui fait parfois dire que la poype définitive n’a été élevée qu’en 1375… Tardif, mais possible !

 

Les première fouilles ont été réalisées par un agent-voyer cantonal nommé M. Collet, à la fin du XIXe siècle. Le rapport, très complet et détaillé, se trouve sur internet en annexe de cette adresse : http://www.rhone-medieval.fr/index.php?page=accueil&dept=1&chateau=34

D’autres fouilles ont eu lieu depuis, dans les années 80. Mais la poype n’a pas encore livrée tous ses secrets. Entre autres, d’où proviennent les blocs gallo-romains utilisés en réemploi dans la tour qui a servi de crypte ?

 

Quoiqu’il en soit, à la fin du XVIe siècle (1595), la tour de brique a subit des tirs de canons. Sur ordre du roi Henri IV, le maréchal de Gontaut-Biron a assiégé, pris et pillé Villars, en représaille envers le Duc Charles-Emmanuel de Savoie. Soit 6 ans avant la signature du traité de Lyon.