L'épopée cathare

2 - Montségur et les citadelles du vertige

 

Le contexte historique et politique

 

Il convient de préciser que les cathares ne sont généralement pas considérés comme des gnostiques, en raison de divergences philosophiques avec ces derniers.

 

L’idéologie dualiste apparaît donc dans le nord de la France, la Suisse, le nord de l’Italie et l’Occitanie. La France vit à l’heure de la féodalité et la situation politique globale de l’époque est la suivante.

 

Le pays est partagé en de grands fiefs, dont les suzerains reconnaissent le plus souvent l’autorité du roi et lui rendent hommage. Mais dans les faits, la puissance du roi se limite au domaine sur lequel il exerce réellement son pouvoir.

 

Cette situation découle, au départ, du traité de Verdun (843). Ce texte partage l’empire de Charlemagne entre ses trois petit-fils : la Francie occidentale pour Charles le chauve, la Francie médiane, ou Lotharingie pour Lothaire et la Francie orientale pour Louis le Germanique. La mort rapide de Lothaire fait que sa lotharingie est à nouveau partagée entre ses trois fils en 855. En 870, la lotharingie du nord est partagée entre les deux Francies, orientale et occidentale. La Francie orientale va devenir, à partir du Xe siècle, le Saint-Empire Romain Germanique. La cohésion (relative mais réelle) de l’Empire va rapidement contraster avec la situation politique en Francie occidentale, en raison d’un capitulaire signé en 877 à Kiersy-sur-Oise (ou Quierzy), par Charles le chauve. Les dispositions que ce texte contient sont sensées être ponctuelles et doivent servir de règles le temps d’une expédition guerrière du roi en Italie. Mais elles seront, en fait, fondatrices de la féodalité. Elles autorisent les gouverneurs de province (les différents ducs, comtes…) à transmettre leur charge à leurs descendants : ils deviennent, de fait, des seigneurs héréditaires visant à l’indépendance. L’affaiblissement de la dynastie carolingienne porte les capétiens au pouvoir en 987, en la personne du comte de Paris, Hugues Capet. Ses territoires sont alors plus petits que ceux de ses grands vassaux, avec lesquels il aura parfois à en découdre... Dès lors, et durant les siècles qui suivent, les capétiens n’auront de cesse d’agrandir l'emprise réelle du royaume et de le réunifier.

 

Dans le nord, en Suisse et en Italie, l’hérésie est enrayée assez rapidement. Mais en Occitanie, la situation est différente. Paris, l’Empire et Rome sont éloignés. Les pouvoirs les plus proches sont ceux d’Espagne, alors morcelées : le royaume d’Aragon au nord-est et celui de Navarre au nord-ouest. Leur territoire s'étend plus au nord qu’aujourd’hui et leur voisins directs sont, pour les plus puissants, le comte de Foix, le vicomte de Carcassonne et de Béziers, ainsi que le comte de Toulouse.

 

 

 

Conciles, bûchers et colloques

 

Tout au long des XIe et XIIe siècles, des conciles chrétiens se réunissent pour condamner l’hérésie, avec une sévérité progressive. En 1028, 1049, 1056 puis 1119, 1139, 1148... Le premier bûcher est allumé dès 1022, à Orléans, mais l'inquisition ne sera fondée que plus tard, pendant la croisade. A partir de 1165, des colloques sont organisés entre les deux églises, au cours desquels les discussions n’apporteront guère de résultats. Le colloque de Pamiers, en 1207, sera la dernière rencontre entre les prélats adversaires, avant la croisade. Esclarmonde de Foix, devenue « parfaite » en 1200, y assiste. Elle se voit répondre avec mépris, par un frère cistercien, une phrase devenue symbolique de cet antagonisme irréconciliable : "Allez filer votre quenouille, il ne vous sied pas de parler en de telles réunions..."

 

Le clergé cathare, sentant le vent venir, demande en 1204 à Raymond de Pereille de « reconstruire le castrum de Montségur ». Cet endroit devient dès lors la capitale, ainsi que le refuge des cathares et faydits (seigneurs dont les terres ont été confisqués, suite à la croisade).

 

Parmi les autres forteresses qui ont joué un rôle pendant la croisade, on peut citer Puylaurens, Peyrepertuse, Quéribus et Aguilar. Elles sont toutes gardiennes de la frontière avec l'Aragon. Après la croisade, avec le château de Termes, ces cinq deviendront "les 5 fils de Carcassonne" : le système de défense protégeant la ville principale des incursions aragonaises.

Montségur - Le "Mont sûr"

 

Selon les archéologues, le château actuel n'est pas celui des cathares. Ce dernier aurait été détruit pendant la croisade, puis reconstruit - ou, tout au moins, fortement remanié. Il s'agirait donc de la troisième élévation à cet endroit.

Il faut savoir que le pog n'est pas seulement une pointe couronnée d'une forteresse.  Il s'agit d'un plateau, représentant plus ou moins un triangle, en déclivité continue jusqu'à sa pointe. Cet espace mesure dans sa plus grande longueur entre 700 et 800 m et occupe une surface d'environ 5 hectares (le dessin en en-tête ne représentant que le sommet du plateau). Il s'y est reconstitué, en 1204, un village de baraques et de cabanes, avec système de récupération des eaux et citernes, mais sans possibilité de culture (donc sans paysan). Sa population est estimée à 500 personnes, peut-être plus encore, au coeur du conflit : Religieux, garnison du château et leur famille, chevaliers et leurs suivants (femme, enfants, écuyers, valets...). Une tour était construite à la pointe du triangle. Elle s'élevait au-dessus d'une falaise de 80 mètres et l'endroit se nommait "le roc de la tour". En-dehors du chemin d'accès actuel, le plus aisé, il en existe trois autres, beaucoup plus abrupts. L'endroit est fortifié naturellement. Il a suffit de rajouter murs, chicanes, barbacanes et tours aux endroits stratégiques pour compléter le travail de la nature.

Montségur ne connaîtra pas moins de 4 sièges : en 1212 par Guy de Montfort (frère de Simon) ; en 1213, par Simon de Montfort. En 1241, par le comte de Toulouse (une mascarade pour donner l'impression d'obéir au roi). Enfin, le siège ultime qui verra sa chute commence au printemps 1243 et finit en 1244.

 

 

La forteresse se voit de loin : ici, à 15 km à vol d'oiseau

Le pog culmine à 1207 m d'altitude

Comme souvent, la porte est située en hauteur : en cas d'attaque, on démonte les structures de bois qui lui donnent accès

Les vestiges d'une maison du village, au pied des murs

L'intérieur du château. La cour était plus réduite que maintenant, en raison des bâtiment qui s'appuyaient aux murs : les trous de boulin en témoignent

Puilaurens

 

Les termes "pui", "puy", "puech", "pech", "pog"... diffèrent en fonction des régions mais désignent tous une surélévation.

Le château de Puilaurens apparaît dans les textes au cours de la seconde moitié du Xe siècle. Il appartient, à cette époque, à l'abbaye Saint-Michel-de-Cuixa. Il porte le même nom que son église qui est dédiée à Saint Laurent. En 1217, Il est question d'un chatelain nommé Pierre Catala. Il est cité en tant que témoin de la soumission du seigneur de Peyrepertuse au chef de la croisade, Simon de Montfort. Soumission théorique, car la trêve qui va survenir dès l'année suivante permettra de recouvrer l'indépendance pour quelques temps et donner asile à des rebelles en fuite. Pierre Paraire, un diacre cathare, y trouve refuge en 1241. La date de la véritable reddition est inconnue, mais la place est signalée française en 1250. Il semble cependant qu'elle soit tombée après Montségur, car elle aurait hébergé des parfait(e)s de 1245 à 1246.

Le château présente tous les éléments d'architecture classiques. Les crénelages sont bien érodés ; la porte principale est munie d'un assommoir ; les tours sont ouvertes à la gorge, quand elles n'ont pas été murées tardivement ; certains emplacements, construits à même le rocher, ont nécessité des "arcs de décharge".

 

Le village de Lapradelle et, derrière, le château de Puilaurens

La tour ouverte à la gorge a été murée tardivement à l'intérieur

La porte d'entrée est munie d'un assommoir

la construction est plus vaste et plus complexe qu'à Montségur. Les crénaux sont abîmés, mais les courtines et chemins de ronde restent en assez bon état

Avant de combler cette faille dans la roche, il a fallu réaliser un arc de décharge

Peyrepertuse

La forteresse domine, depuis ses 800 m d'altitude, Rouffiac-des-Corbières d'un côté, et de l'autre, Duilhac-sous-Peyrepertuse. Elle est immense : sa superficie est égale à celle de la cité de Carcassonne.

Elle est constituée de trois parties : l'enceinte basse, de forme triangulaire, est la plus ancienne. Elle comprend la première porte d'accès et sa barbacane, le Donjon Vieux, un logis peu conforable, une ancienne église dédiée à Sainte-Marie, des logements rustiques et deux citernes. Les remparts, ayant conservé leur chemin de ronde et des tours ouvertes à la gorge cerclent le tout. Dans l'enceinte médiane, on trouve quelques bâtiments, dont notamment une construction polygonale qui devait servir de réserve, avec une cavité naturelle utilisée en tant que cave. L'enceinte haute fut construite après la croisade par Louis IX : elle contient le donjon et la chapelle Sant-Jordi, un logis plus moderne avec fenêtres à coussiège et cheminée large, deux citernes supplémentaires, et une zone qui servit de carrière. L'escalier dit "de Saint-Louis", vertigineux, relie l'enceinte médiane au donjon Sant-Jordi, qui est en lui-même un château capable de tenir un siège, même si l'enceinte basse est déjà prise.

La longueur totale est de 300 m, pour une soixantaine de mètres dans la plus grande largeur.

Guillaume de Peyrepertuse en est le seigneur pendant la croisade. Le château passe aux mains du roi de France en 1240.

L'extrémité de l'enceinte basse est en forme d'éperon

L'enceinte basse, vue depuis l'enceinte médiane

Le donjon Sant-Jordi, vu depuis le pied de l'escalier

Le haut de l'escalier de Saint-Louis

Sant-Jordi était spacieux, les chemins de ronde sont, là aussi, en assez bon état

Aguilar

Lors de la croisade, Aguilar appartient à la famille de Termes, vassale du vicomte de Carcassonne. A l'âge de 10 ans, Olivier de Termes perd son château principal, en même temps que son père Guillaume, en 1210. Sa mère l'envoit en Catalogne, dont elle est originaire. Il y finit son éducation et, une fois adulte, fait d'Aguilar sa demeure. Farouchement opposé à la croisade, il y accueille les cathares jusqu'en 1241, qui voit sa reddition.

Olivier se convertit alors et fait allégeance au roi de France. Il part en terre sainte pour la 7e croisade, puis pour la 8e, où il meurt en 1274.

Le château dispose de lices, d'une barbacane, d'un assommoir, d'une guérite pour le portier posté à l'entrée, d'un logis, d'une tour carrée à trois niveaux. La porte laisse encore apparaître le logement de l'épar (poutre de bois coulissante servant à barricader la porte principale). La chapelle Sainte-Anne est extérieure à la fortification. Les tours d'angle de l'enceinte extérieure sont, comme ailleurs, ouvertes à la gorge.

Il faut remarquer que tous ces châteaux sont également équipés d'une poterne et de tours à bossage. les pierres à bossage sont typique des fin XIIIe/début XIVe siècles. Les experts hésitent sur le rôle exact de ces pierres, présentant une bosse à l'extérieur : gain de temps de fabrication ? Meilleure résistance aux impacts ? Ou simple mode architecturale ?

Il est possible de constater deux niveaux distincts : le plus bas est réalisé à l'aide de pierres à bossage.

Aguilar, vu de haut

Intérieur de la chapelle Sainte-Anne

Le château est en mauvais état

Parmi les décombres, on aperçoit des éléments d'architecture. Cette pierre servait probablement de rail à la herse d'entrée.

Quéribus

Je suis passé de Peyrepertuse à Aguilar, sans parler de Quéribus, qui se trouve pourtant entre les deux. Mais je l'évoque déjà dans un article précédent, intitulé "un hameau minuscule". Pour en voir quelques photos, consulter ce lien : http://www.audamaric.fr/435852455

En 1255, Quéribus est une des dernières places fortes cathare à tomber. Olivier de Termes, récemment rallié au roi de France, est l'artisan de cette victoire française, mais on ignore de quelle manière il s'y est pris. La forteresse étant difficilement prenable, a-t-il usé de la trahison pour forcer Chabert de Barbaira à se rendre ?...

Après la croisade, il connait des remaniements. Son donjon est notamment équipé d'un mur bouclier pour le protéger des tirs d'artillerie. Sa forme massive, trapue, ne passe pas inaperçue.

Tous ces châteaux subissent plus ou moins des attaques aragonnaises. Ils perdent leur utilité militaire en 1659 : la signature du traité des Pyrénées par Louis XIV et Philippe IV, roi d'Espagne, déplace la frontière où elle se trouve encore actuellement.