Les raisons de la colère, ou panorama de la littérature antillaise

Aimé Césaire (1913-2008)

L’icône est décédée, mais la postérité a pris le relais. C’était l’objectif de son œuvre, atteint avec éclat : plaider la cause des noirs, relever leur condition aux yeux du monde. Aimé Césaire a incarné l’éveil des nègres, par trop brimés au cours des siècles précédents. Ils méritaient mieux que la portion congrue qu’on leur réservait dans la participation à la construction du monde. Avec Léopold Sédar Senghor, ils se sont levés pour dénoncer cette aberration et se libérer des chaînes qui n’étaient plus matérielles, mais qui entravaient encore tous les esprits.
Aimé Césaire, la voix de la Martinique… Avec pour moteur la révolte et pour arme, la langue française, il a porté sur ses épaules la destinée de son peuple, et par extension de toutes les Antilles françaises. Devenu le père de toute une « presque-nation », la portée du rayonnement de cet humaniste est devenue planétaire, jusqu’à ce qu’il ne s’éteigne le 17 avril dernier, dans un grand vent de tristesse venu de ces îles lointaines. Nombreux ont été et sont encore les émules qu’il a généré. Sur la voie tracée par ce virtuose des mots, chacun d’eux a pu apporter sa contribution, au gré des courants qui naissaient et se tarissaient, à ce questionnement qui n’a pas tardé à prendre la forme d’une quête d’identité.
Mireille Nicolas a enseigné les lettres en Guadeloupe entre 1971 et 1977. Dans son Anthologie de littérature antillaise, elle porte un regard personnel sur cette littérature et sur son évolution jusqu’en 1975. De fait, elle ne se trompe pas, lorsqu’elle déclare dans le tome II : « Et ainsi la littérature des Antilles va révéler des réalités qui, parfois se cachent. Un voyageur désirant connaître la Guadeloupe et la Martinique en aura une approche plus juste s’il lit les œuvres littéraires des deux îles que s’il parcourt d’une façon pressée les territoires. Car l’apparence des Antilles françaises est trompeuse. (…) » Dans le tome I, elle a souligné auparavant sa caractéristique la plus évidente : « la littérature antillaise est une littérature engagée. »

Aimé Césaire incarne une naissance. Mais pour mieux comprendre, il faut commencer à porter le regard sur la genèse de cette littérature, à l’époque où les noirs n’avaient pas droit de cité, et où 10% de la population menaient les 90 autres par le fouet et les chaînes, selon les chiffres de 1790. Le patient travail de fourmi de Mireille Nicolas nous y aide et son anthologie comporte une mine de renseignements. Les traces que nous laisse cette époque révèlent le complexe de supériorité du colon et se passent de commentaires, comme l’extrait suivant. Le révérend père Labat rédige en 1722 un voyage aux Isles d’Amériques : « Cependant, je fis attacher le sorcier et je lui fis distribuer trois cents coups de fouet, qui l’écorchèrent depuis l’épaule jusqu’aux genoux. Il criait comme un désespéré et nos nègres me demandaient grâce pour lui, mais je leur disais que les sorciers ne sentaient point le mal et que ses cris étaient pour se moquer de moi (…) Je fis mettre le sorcier aux fers après l’avoir fait laver avec une pimentade, c'est-à-dire avec de la saumure dans laquelle on a écrasé des piments et des petits citrons. Cela cause une douleur horrible à ceux que le fouet a écorchés, mais c’est un remède assuré contre la gangrène qui ne manquerait pas de venir aux plaies. Je fis aussi étriller tous ceux qui s’étaient trouvés dans l’assemblée (…) »
Ce texte est effrayant, non seulement de cruauté, mais aussi de froideur dans le compte rendu. Il met en exergue un état d’esprit, une atmosphère et des actes que nous soupçonnons vaguement, mais que l’histoire nous permet ici de toucher du doigt, presque concrètement.
Il faut attendre ensuite le début du XXe siècle pour que d’autres auteurs laissent une empreinte à la postérité. Alexis Leger, plus connu sous le pseudonyme de Saint-John Perse, est né en 1887 à la Guadeloupe. Il la quittera en 1899 et deviendra diplomate, mais les poèmes qu’il écrit, et qui lui valent le prix Nobel de littérature en 1960, sont imprégnés de la culture antillaise : (…) Je ne connaîtrai plus qu'aucun lieu de moulins et de cannes, pour le songe des enfants, fût en eaux vives et chantantes ainsi distribué... À droite - on rentrait le café, à gauche le manioc - (ô toiles que l'on plie, ô choses élogieuses !) - Et par ici étaient les chevaux bien marqués, les mulets au poil ras, et par là-bas les bœufs ; - ici les fouets, et là le cri de l'oiseau Annaôhapax, mot - qu'on ne rencontre - qu'une seule fois - dans la langue - et là encore la blessure des cannes au moulin. (…)
Alfred Métraux n’est pas écrivain mais ethnologue et étudie pour la première fois, de manière approfondie, les populations d’Amérique latine, d’Haïti, et de l’île de Pâques
Avec Nicolas Guillén (Motivos de son, 1930, Cuba) et Jacques Roumain (La proie et l’ombre, 1930, Haïti), Gilbert Gratiant (Poèmes en vers faux, 1931, Martinique) commencent à émerger les pousses, à partir d’un terreau désormais fertile. Depuis plusieurs siècles, un kaléidoscope s’est lentement formé aux Antilles françaises. Il va en ressortir nombres d’auteurs et ces trois premiers ont un point commun : ils font se rejoindre littérature et politique, tous membres, voire fondateurs de partis communistes. Ce sont les prémices qui annoncent la tempête à venir, en la personne d’Aimé Césaire.

Le poète va secouer le joug des siècles et planter un étendard en donnant un nom à la condition noire. En 1939, il publie Cahier d’un retour au pays natal. Avec Senghor et Léon-Gontran Damas, ils élaborent le concept de négritude, en faisant converger la philosophie des lumières, le panafricanisme et le marxisme. La civilisation noire se redresse et redevient fière d’elle-même. Césaire mène un combat tout particulier puisqu’il s’agit pour lui de fédérer son peuple et bâtir une nation.
Beaucoup d’encre a coulé autour de son œuvre. Citons les meilleures descriptions : « il s’agit d’une écriture profondément lyrique, déployée en vagues hurleuses afin de fouetter les durs récifs d’une raison truquée et d’un humanisme par trop étriqué. (…) l’effet est de déséquilibrer les édifices prétendument cartésiens par une sorte de surenchère de la raison, par une sorte de démesure à la fois baroque et ciselée. (…) Il ne s’agit pas de se plaindre ! Il ne s’agit pas de gémir sur soi ! Il s’agit de sauver la victime et le bourreau en les entraînant dans le seul espace où leur relation peut devenir possible : l’espace de l’humanisme. » (Discours prononcé par Ernest Pépin à l’occasion du salon du livre de Pointe-à-Pitre de 2008.) Une colère teintée d’amertume sourd de son œuvre :
« Ma bouche sera la bouche des malheureux qui n'ont point de bouche,
ma voix, la liberté de celles qui s'affaissent au cachot du désespoir. »
Ou encore : « Je t’emmerde geôlier – la fièvre avec aux dents le poignard des razzias la fièvre – avec aux dents la parole des torrents – la fièvre cheval de race doux faucon – de son palanquin me précède (…) » (Ferrements, 1960)
Cet étendard va dès lors servir de jalon à d’autres pionniers qui vont suivre son sillage, comme Paul Niger (Initiation, 1954), Guy Tirolien (Balle d’or, 1961), Georges Desportes (Cette île qui est la nôtre, 1973), Xavier Orville (Le marchand de larmes, 1985), ou Daniel Maximin (L’invention des désirades, 2000).

Mais d’autres vont trouver ce concept trop réducteurs et Frantz Fanon s’érige en détracteur. « Oui, la civilisation européenne et ses représentant les plus qualifiés sont responsables du racisme colonial ; et nous faisons encore appel à Césaire : « Et alors, un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s’affairent, les prisons s’emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.
On s’étonne, on s’indigne. On dit : « comme c’est curieux ! Mais bah ! C’est le nazisme, ça passera ! » (Peau noire, masques blancs, 1952). Psychiatre de métier, il théorise l'aliénation psychotique provoquée par l'oppression coloniale. « Le noir a deux dimensions. L’une avec son congénère, l’autre avec le blanc. Un noir se comporte différemment avec un blanc et avec un autre noir. Que cette scissiparité soit la conséquence directe de l’aventure colonialiste, nul doute… (…) Parler, c’est être à même d’employer une certaine syntaxe, posséder la morphologie de telle ou telle langue, mais c’est surtout assumer une culture, supporter le poids d’une civilisation. » Maryse Condé lui emboîte le pas à travers des articles dans la presse et juge que le mouvement de la négritude est trop racial et insuffisamment politique.
Un constat ne va pas tarder à surgir : la société antillaise est malade. Grand admirateur de Fanon, Edouard Glissant fait le diagnostic : elle souffre d’une politique de colonisation réussie… Il en tire les conséquences à la fin des années 60 et fonde l’Antillanité. Ce courant va consister à entreprendre la quête de l’identité antillaise. Le but qu’il poursuit consiste à mettre à jour le réel antillais à travers le cloisonnement social, la couleur de la peau, l'héritage africain et la langue créole. Il affirme que l'Antillanité est une identité ouverte et plurielle. Il faut se réapproprier l'espace accaparé par les colons, et l'Histoire, occultée par la période de l'esclavage. Autrement dit, il faut parvenir à susciter une conscience nationale, au-delà des divergences raciales et de formuler le vœu d’une Antillanité. Prix Renaudot en 1958 pour son premier roman La lézarde, ses combats politiques lui vaudront d’être bannis de la Martinique et expulsé de la Guadeloupe pendant plusieurs années. Outre Maryse Condé (Le morne de Massabielle, 1970), d’autres écrivains se rattachent à ce mouvement : Berthène Juminer (Les bâtards, 1961), Auguste Macouba (Le cri antillais, 1964), Salvat Etchart (Les nègres servent d’exemple, 1964), Joseph Zobel (La rue Cases-Nègres, 1950).
Dans cette quête, la langue créole va bientôt s’imposer comme un élément essentiel de l’identité antillaise. En 1968, le poète Sonny Rupaire, dont l’œuvre éparse a été regroupée par les soins de l’Association des Etudiants Guadeloupéens (Cette igname brisée qu’est ma terre natale), décide de ne plus employer le français et se met à écrire en créole. Jean-Louis Baghio’o publie en 1972 Le flamboyant aux fleurs bleues :
« - Parlez donc français, dit le professeur, en détaillant de la tête aux pieds, avec beaucoup de mépris, son élève.
Nu-pieds, pantalon de cuir chamoisé, toujours le même corsaire bien serré à la taille, portant exceptionnellement, étant donné l’heure matinale, et la brise marine, une chemisette de madras, d’ailleurs ouverte sur la poitrine déjà musclée, l’élève se contente de hausser les épaules et de dire en lui-même, sans rien qui ne trahisse cette réflexion :
- Ciwp… mot implosif, exprimant le dégoût, et il continue, comme si rien n’avait été dit, sans aucune déférence, comme s’il avait été seul à contempler la mer. Le professeur sent, non pas de l’hostilité, mais du vide en face de lui. »
La réaction des nationalistes est vigoureuse. Ses détracteurs la considèrent comme un patois, au mieux comme une langue vernaculaire. Jean Raspail édite en 1973 Secouons le cocotier, dans lequel il est sans équivoque : « Encouragé par les émissions en créole de l’O.R.T.F., le peuple parle petit-nègre. Précisons, pour être plus courtois, qu’il parle le français du nègre, le créole, la langue des nègres, la langue des anciens esclaves. C’est volontairement que je souligne cette définition méchante, pour répondre aux protestations des Créoles de qualité, Noirs ou blancs, Békés ou Antillais, cette élite amoureuse d’un patois qui n’est pas sans charme (…) »
Le débat enfle, prend de l’ampleur. Les défenseurs du créole ne sont pas qu’Antillais. Albert Valdman, linguiste et spécialiste des langues créoles, déclare : « Depuis les dernières trente années, les études créoles connaissent un plein essor ; on reconnaît à ces idiomes le statut de langues à plein titre. Aucun linguiste sérieux n’oserait affirmer que les dialectes français-créoles sont des formes corrompues du français ne possédant aucune stabilité ou uniformité linguistique. (L’on trouve encore, parmi le grand public, des esprits peu informés comme Jean Raspail)(…) »
C’est sur ce débat que la quête identitaire va amorcer un autre virage : celui de la créolité.

Ce troisième mouvement apparait à la fin des années 80. Il se fonde sur un manifeste, rédigé en 1989, Eloge de la Créolité. Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant l’ont écrit de concert.
Patrick Chamoiseau est par ailleurs l’auteur de l’inoubliable Texaco, prix Goncourt 1992, duquel se dégage une poésie enveloppante à chaque page. « (…) cette langueur qui m’inspirait des mots balafrés par des traits, ou ces mots laissés inachevés pour ouvrir chaque page à mon Arcadius (Arcadius est l’ami de la narratrice, il vient de mourir NDLR). Je laissai sécher mes larmes pour déposer d’accablants petits points sur les i. J’enfilai des frissons sur des fils d’encre et je les écrasai pour attendre qu’ils fleurissent dans les cahiers fermés. (…) J’écrivis des haïkaïs plus froids que dix-sept clous de cercueil, et des silles que je voulais amers comme du fiel de crapaud. J’écrivis des mots-dictionnaires, qui s’extirpèrent de moi comme des caillots de mort – moi plus exsangue que vache au crochet d’abattoir. J’écrivis-sentiments qui associaient les verbes comme le font les dormeuses. J’écrivis-couleurs comme Rimbaud en visions. (…) »
Le concept de la créolité rejette l'unicité, l'universel, la pureté et la transparence. S’appuyant sur la mosaïque culturelle dont est issue le peuple Antillais, il prône la diversité et fait l’éloge du métissage culturel. La Créolité est « le ciment de la culture et doit régir les fondements de l’Antillanité. » Elle est « un maelström de signifiés dans un seul signifiant : une Totalité. »
Il faut donc distinguer clairement Américanité, Antillanité et Créolité. L’Américanité étant « pour une large part, une culture émigrée ». L’Antillanité, concept géopolitique, étant une « province de l’Américanité » et désignant le processus d’américanisation d’Européens, d’Africains et d’Asiatiques à travers l’archipel antillais. La Créolité se distingue des deux autres en « englobant et parachevant l’Américanité », de par le double processus qu’elle implique : adaptation des immigrants de trois continents au Nouveau Monde, et confrontation culturelle de ces peuples aboutissant à la création d’une culture syncrétique dite créole. Dans le manifeste, les trois auteurs ne se contentent pas d’avoir fait ce pas en avant, ils continuent à s’interroger sur leur identité : « Comment se préoccuper d’une expression artistique qui, efficace à l’intérieur de la nation, se révèlerait anachronique ou dépassée une fois pointée à l’extérieur ? Il nous faut donc tout faire en même temps : placer notre écriture dans l’allant des forces progressistes qui s’activent pour notre libération, et ne point délaisser la recherche d’une esthétique neuve sans laquelle il n’est point d’art, encore moins de littérature.(…) Il nous faut être ancrés au pays, dans ses difficultés, dans ses problèmes, dans sa réalité la plus terre à terre, sans pour autant délaisser les bouillonnements où la modernité littéraire actionne le monde. (… ) il est déjà clair pour nous qu’il faut, de toute manière, écrire au difficile, s’exprimer à contre-courant des usures, des lieux communs et des déformations, et que c’est au difficile que pourra se pister – par nous – l’éloignement en nous-mêmes de notre authenticité. »
Gisèle Pineau (L’exil selon Julia, Prix terre de France et Prix Rotary, 1996), proche du mouvement, impose son style et son regard sur la condition de la femme antillaise. Raphaël Confiant (Le nègre et l’amiral, 1988) et Jean Bernabé (Le bailleur d’étincelle, 2002), de leurs côtés, sont membres du GEREC-F, le Groupe d’Etude et de Recherche en Espace Créolophone et Francophone. Fondé dès 1975, il regroupe des chercheurs travaillant sur la langue, la culture et les populations créoles. D’autres auteurs s’inscrivent dans cette filière productive, comme Ernest Pépin (Tambour-Babel, Prix RFO 1997), ou Audrey Pulvar (L’enfant-bois, 2004). Journaliste de profession, elle donne une autre dimension au débat en accédant à la présentation d’un journal télévisé sur une chaîne hertzienne.

En 2006, Le groupe de recherche canadien POexil a organisé un colloque ayant pour thème « Eloge de la créolité : 15 ans après. » La situation historique ayant évoluée, de nouveaux courants étant apparus, les principaux intéressés ont été invités à réexaminer les thèses et les enjeux de l’éloge autour de trois tables rondes : Créolité, identité et communauté ; Créolité, métissage et mondialisation ; Créolité, langue et littérature.
Soulignant que « l’éloge est un moment de grâce exceptionnel », les auteurs y avouent qu’ils sont devenus des pèlerins sollicités de partout. Ils affirment continuer à défendre la créolité ; que cette dernière n’est pas la négation de la négritude, mais qu’elle inverse sa problématique. Et que « son apport fondamental a été de rassembler tout le monde dans une même définition identitaire, car elle a effacé aussi les tensions résiduelles entre les syro-libanais et les noirs. » Cependant, si cette approche a rassemblé autour d’eux tout le monde universitaire, elle a laissé de côté les populations. Et de poser la question : pourquoi n’existe-t-il pas de grand rendez-vous autour de la langue et la culture créole, comme aux Seychelles ou en République Dominicaine, où la population est mobilisée autour de la construction de l’identité nationale ?

 

© Marc Bringuier

 

Frantz Fanon (1925-1961)

Edouard Glissant (1928-2011)

Sonny Rupaire (1941-1991)

Maryse Condé

Patrick Chamoiseau